La loi sur la majorité numérique adoptée en juillet 2023 fixe l’âge légal d’accès aux réseaux sociaux à 15 ans et, fort logiquement, la commission d’experts nommée par le président de la République recommande dans son rapport d’avril 2024 que l’accès à un téléphone portable avec réseaux sociaux ne soit possible qu’à partir de cet âge, qui correspond à une forme de maturité censée protéger l’adolescent.
Il suffit d’observer le rapport qu’entretiennent les adultes avec leur smartphone pour mesurer qu’aucun cerveau n’est réellement mature face au pouvoir addictif de certaines applications, aussi l’on conviendra que les enfants sont bien plus vulnérables.
Pourquoi la loi sur la majorité numérique n’est-elle-pas appliquée ? Parce qu’elle n’est pas applicable.
En effet, elle délègue la responsabilité aux plateformes, qui n’ont aucun intérêt à trouver une réelle solution puisqu’elles tirent leurs bénéfices de la captation et de la manipulation de l’attention des jeunes usagers. Devenus des géants industriels aux moyens colossaux, Meta (Instagram, Facebook, Whatsapp), Bytedance (Tiktok), Snap Inc (Snapchat) et autre Google (Youtube) ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de retarder tout encadrement légal de leurs pratiques. Partout dans le monde, cela fait des années que les Etats, même les plus volontaristes, se heurtent à cette réalité. Pendant ce temps, les effets de la surexposition aux écrans s’aggravent.
L’interdiction de certains réseaux sociaux avant 15 ans, certes nécessaire, ne résoudra pas seule ces problèmes, tout comme les outils de contrôle parental qui seront toujours contournés. Un smartphone ne se réduit pas à l’accès aux réseaux sociaux les plus addictifs : il donne accès à une infinité de contenus, et parmi eux les plus dangereux et inappropriés pour les enfants.
D’où la seule mesure réellement efficace : l’interdiction du smartphone, via la fixation d’un âge légal d’accès à 15 ans minimum.
Cette mesure ne dispense évidemment pas de continuer les efforts pour contraindre et réguler, ni ceux pour éduquer les enfants au numérique (et non par le numérique). Mais il est temps de cesser d’opposer ces deux objectifs : il faut interdire et réguler, protéger et éduquer.
Comment prétendre que les smartphones sont réellement indispensables ? Les parents qui seraient inquiets pour la sécurité de leur enfant en dehors de leur domicile peuvent le munir d’un téléphone à touches, non connecté à internet, largement suffisant. Toute société a besoin de limites, donc d’interdictions. L’accompagnement d’un enfant dans son développement et l’acquisition de sa maturité passe par des règles et des interdits qui le protègent, et il n’appartient pas uniquement aux parents de poser ces limites, mais bien à la société collectivement.
Les défenseurs de l’industrie numérique dans le débat public, souvent déguisés en « experts », utilisent les mêmes éléments de langage que leurs prédécesseurs du tabac, de l’alcool ou des pesticides. Ils parlent de « panique morale » – formule quelque peu cynique lorsque l’on pense à l’aggravation des inégalités sociales causée par la surexposition aux écrans ! -, appellent au « bon usage » et convoquent la « liberté » des individus face aux menaces d’interdictions.
Mais de quelle liberté parlons-nous pour des enfants enfermés dans les algorithmes d’applications comme Tik Tok, Instagram, Fortnite ou Roblox, conçus par des ingénieurs pour capter et monopoliser leur attention en vue d’accumuler des revenus publicitaires ? Imaginerions-nous laisser les enfants « libres » au beau milieu d’un groupe de prédateurs sexuels ? Non, mais ils jouissent pourtant de cette « liberté » aujourd’hui en ligne et le nombre de victimes explose.
En France, il est interdit de porter une arme sans permis, de rouler à plus de 130 km/h sur l’autoroute, ou d’acheter des cigarettes avant 18 ans. Cette dernière interdiction, survenue en 2010, a longtemps été freinée par les lobbies du tabac, qui n’ont cessé d’entretenir le doute dans l’opinion et d’influencer les décideurs, pour contrer des mesures simples et évidentes de santé publique. Une « stratégie du doute »[1] qui leur a permis de gagner cinquante ans, entre le moment où la nocivité du tabac a été démontrée scientifiquement et la mise en place de réelles mesures. Cinquante années d’addictions, de morts et de profits pour ces entreprises.
Faudra-t-il attendre autant pour les écrans ?
Texte rédigé à partir d’une tribune publiée dans le Figaro Vox le 30 avril 2025, cosignée par 12 spécialistes auditionnés par la commission d’experts et intitulée : « Un an après la remise du rapport sur les enfants et les écrans, avons-nous perdu notre temps ? »
[1] Lire à ce sujet Foucart, Horel et Laurens, Les Gardiens de la raison, enquête sur la désinformation scientifique, La découverte, 2020
